MAGNIFICAT
Photographies et témoignages.
France, 2025.
ABSTRACT
De février à juin 2025, Elie Monferier installe un studio pour photographier les résidents de l’EHPAD Maryse Bastié, dans le quartier du Grand Parc à Bordeaux. En parallèle, il enregistre de longues conversations avec huit d’entre eux. À partir de ces entretiens, portant notamment sur leurs souvenirs de Bordeaux dans les années 1950–1970, Elie Monferier retranscrit les paroles prononcées, en retirant seulement les hésitations et redites. Ces fragments sont devenus de courts poèmes écrit en une langue ordinaire qui dessine les souvenirs d'un passé perçu, ténu, subjectif, incertain, nous rappelant que l’histoire d’un territoire est aussi constitué de ce que chacun en garde en soi.
CONVERSATION 2. Marie-Rose
1.
après bien des difficultés, mes parents étaient tellement déçus de ne pas avoir de garçon, c’était la troisième fois qu’ils avaient une fille
il n’y avait pas de prénom pour moi alors ma marraine a dit : Rose
je crois que c’était une grand mère qui s’appelait Rose
je m’appelle donc Marie-Rose
je ne vais pas vous raconter comment on est arrivé à s’appeler Andres mais mon père, le pauvre, on l’a trouvé
ce n’était pas exactement devant une église mais quelque chose
de ce genre
on l’a trouvé près d’un rang de vigne
on l’a appelé Iglesias et en France le curé en a fait Andres
voilà l’essentiel : je m’appelle Marie-Rose Andres et avant d’arriver
en France, ma famille vivait
près de la capitale d’Espagne
dans un tout petit village
ça s’appelait San Juan de la Navare
ça, c’était avant ma naissance
je n’ai pas tout planifié quand je suis arrivé
bien au contraire j’ai grandi et c’était la guerre
si elle n’était pas encore arrivée, elle n’allait pas tarder
et ça a commencé
il y avait, je me souviens, mon petit parrain avec sa femme qui avait deux enfants et qui vivait en Gironde
près de Sauveterre-de-Guyenne
on était une bonne dizaine là pendant la guerre
mon père en tant qu’espagnol, très vite, les Allemands l’ont réquisitionné pour le travail forcé en Allemagne
mon Dieu, tout a été comme ça
ma mère s’est débrouillée comme elle a pu
quand elle en avait l’occasion, elle allait aider à décharger un wagon
ça pouvait être des rutabagas ou des pommes de terre
et on était là tous ensemble
puis les prisonniers sont rentrés d’Allemagne
mon père est rentré et on est partis
la guerre était finie
on a blanchi les murs
il y avait une solidarité que je n’ai jamais retrouvée après
les uns chez les autres avec ce qui restait
on arrivait même parfois à faire des petits desserts
tout rentrait dans l’ordre
après, les écoles ont commencé à ouvrir et puis je suis allée à l’école primaire du quartier Saint-Michel
je suis née à Saint-Michel, rue des Bahutiers, au numéro douze
je suis née là je ne suis jamais partie j’étais encore là il y a quelques années
après la guerre on a grandi
on avait repeint les murs
mes sœurs se sont mariées
pas moi
2.
il y avait une cour intérieure et deux étages de chaque côté
on était sous les toits, puis au troisième, puis au deuxième
on avait même la cuisine en haut et les chambres au dessous
c’était toujours une pièce sur la rue, une pièce sur la cour et une mansarde
ça, c’était les anciens logements et on a vécu là tout le temps
de la guerre, on était si nombreux
il y avait des alertes quelquefois
on allait se coucher mais on ne se déshabillait pas complètement au cas
où il y aurait la sirène
quelquefois la sirène sonnait en même temps
que les avions qui arrivaient
et ça on en avait peur
alors il y avait les abris
rue Duhamel, je me souviens, la maison existe toujours je crois
la maison des mutilés du travail
ces gens-là, on disait les mutilés du travail, et c’est chez eux
qu’on allait pendant les alertes
là, les murs étaient très épais
on avait un cousin là-bas qui avait perdu une jambe
3.
toute ma vie j’ai été avec mes parents
et j’ai perdu mes parents
il n’y a pas si longtemps que ça
4.
mes parents étaient au deuxième et moi au troisième
mais j’étais avec eux
je n’étais pas mariée
je pouvais avoir mes amis et tout ce que vous voulez
c’était dans le même immeuble
on vivait presque avec les voisins, il y avait un couloir, c’est tout
et la porte était ouverte
c’était pendant la guerre
dans les années soixante
j’avais une vingtaine d’années
j’avais mes parents
dans le même immeuble
j’avais mon étage si vous voulez mais j’étais avec mes parents
oui
je ne me suis pas mariée moi
5.
d’autres personnes ont fait comme moi, c’est souvent comme ça
dans les vieux quartiers, ils sont restés
en particulier les Espagnols
on est mort où on est né
6.
mon père vous aurait dit un jour la misère est rentrée à Paris
il avait des vaches, un peu de bétail
une petite propriété, un petit troupeau
il vous aurait dit un jour la maladie
il parlait comme ça mon père et ma mère parlaient mieux
ils se sont quand même mariés en France
il était déjà âgé et ma mère a travaillé tout de suite rue Billaudel
dans une famille bourgeoise
mes sœurs sont nées
elles se sont mariées et ma mère était toujours dans cette maison
elle lavait le linge, et elle parlait français mieux que mon père
parce que mon père, lui, il travaillait comme il pouvait
il se disait charbonnier
à l’époque, on se faisait livrer le charbon dans des sacs, dans un petit grenier qu’on avait
et mon père, il livrait le sac à dos
il livrait le charbon comme ça, à s’en briser les mains
il travaillait avec des Français
il vous aurait dit moi un jour le français ça m’est rentré comme il faut
il parlait comme ça
tandis que ma mère parlait beaucoup mieux
ça tenait à ce qu’elle était dans une maison où on parlait bien
il y avait Monsieur, Madame, Mademoiselle et Mademoiselle
et Madame qui avait eu son fils
enfin, elle, elle a été là-bas tout le temps, toute sa vie elle a travaillé pour ces personnes là
quoi que pendant la guerre
elle faisait tout ce qu’elle pouvait faire
la pauvre
pour amener quelques bricoles à la maison, elle s’était foutu un grand truc plat
un grand panier plein sur la tête
vous savez, sur un bonnet, on les appelait les Porte-bannière
ça ne vous dit rien vous ? vous n’avez pas vu de vieilles photos avec ces paniers ronds pleins ?
elle faisait ça le matin très tôt
deux jours par semaine comme ça
puis elle allait laver le linge dans cette famille bourgeoise
c’était très amusant parce qu’on lui donnait pas mal d’affaires
le monsieur était juge au tribunal de commerce
naturellement, il était bien habillé et la dame donnait à ma mère
je m’en souviens comme si c’était hier
mon père finissait les costumes du patron
il fallait le voir
on avait une couturière formidable qui faisait les vêtements
de mon père, un manteau à mes sœurs
je revois mon père quand ma mère portait ces trucs du patron
alors il avait fière allure
aujourd’hui, il aurait dit gardez votre costume
7.
j’étais secrétaire
je travaillais à la SOPA, sociétés de produits alimentaires et diététiques
il y avait le service administratif et le service commercial
j’étais secrétaire au service commercial
il y avait le chef du bureau administratif
on s’entendait très bien
par la suite, après la guerre, il y a eu de nouvelles sociétés
dont la caisse de retraite, des ingénieurs et cadres
alors j’ai été secrétaire à la CRIC et j’y suis restée
on faisait des études
des études de retraite pour les futurs cadres d’entreprise
oh le boulot
j’ai travaillé là dedans et je n’avais plus d’heure de sortie
je m’en suis vue
mais enfin, mon patron était bien, je n’ai pas eu de problèmes au point de vue du travail
il ne faut pas croire
parce qu’on est assis devant le truc, on ne fait rien
j’ai commencé là, je devais avoir
alors j’ai commencé à travailler après l’école primaire
la guerre était finie, mais on n’était pas sorti des restrictions et j’avais
je ne sais pas
je devais avoir
quinze ou seize ans quand je suis entrée au collège technique de jeunes filles
j’ai appris la sténographie, la dactylographie
j’ai été engagée
le directeur commercial m’a gardé et je suis devenu secrétaire du service commercial jusqu’à la retraite
quand je suis sortie, j’avais cinquante sept ans
je me suis arrêtée de travailler à cinquante sept ans au lieu
de soixante parce que ma sœur aînée qui devait déjà être
à la retraite n’avait pas envie de s’arrêter de travailler
le beau frère avait eu un avancement, il dirigeait sa petite entreprise sur les quais
ma sœur était sa secrétaire et ma mère était décédée et mon père était tout seul
et il commençait à en avoir par dessus la tête dans ce vieil immeuble
nos voisins, nos voisins : c’était des voisines
les hommes partaient travailler et mon père était seul à la maison
et les voisines toute la journée, que des espagnoles
il y avait cinq ou six locataires, tout le monde était espagnol
tous sauf une famille de Français qui s’appelait Campo
ça veut dire le champ en espagnol
elle aurait dû rester avec mon père mais elle voulait continuer
à travailler
c’est moi qui suis restée
il lui était arrivé une petite passion à mon père, les oiseaux
il avait une cage d’oiseaux comme ça
on avait foutu des tourterelles dedans et il en avait plein les bras
il y mettait une pointe par ici, une pointe par là, une pointe comme ça pour suspendre la cage
parce que c’est pas des pointes comme ça qu’il fallait mais il était tellement adroit
mon père, avec sa cage et les pointes, vous le voyez
touk touk touk touk par terre et dans les murs
il était content avec ses tourterelles
et moi aussi après tout
8.
c’était la crise des caisses de retraite des ingénieurs cadres
juste le service, les employés, les sections, les cadres d’entreprise
et là, ça allait bien
on était à l’aise mon père et moi
on était à l’aise, oui
9.
il y avait les amis qu’on rencontrait à l’école
bien sûr, il y avait des enfants avec des caractères un peu différents
ceux qui travaillaient, ceux qui travaillaient moins
moi, j’étais dans une bonne moyenne
on jouait à lancer des pierres par terre et à l’écart
on appelait ça des carrés
je ne sais pas si je le referai
vous savez, on avait une boîte, une poupée, voilà
10.
je crois que même les chiens étaient déguisés
par la suite, il y en a jamais eu d’aussi grands
c’était les flonflons et ça a été le premier carnaval
mes sœurs étaient déguisées toutes les deux et moi on m’avait mis ça
j’étais habillé en coquelicot
ma mère est arrivée un jour, elle avait un petit machin, c’était une petite robe noire et devant il y avait des grands ronds rouges
c’était assez succinct, mais c’était joli
sous un manteau, bien sûr
et mes sœurs, elles, elles s’étaient déguisées
en n’importe quoi, cette année là, dans les rues, c’était formidable
ça courait partout
il y avait les oui, pardon, pardon, bonjour, bonjour, à tout va
et à tout de suite
vous nous donnez un quart d’heure, un quart d’heure, vingt minutes
et puis on est en bas, merci, oui, alors voilà, on était déguisé en rien du tout
il y avait les masques et beaucoup de bruit
mes sœurs, elles, elles ont pris goût certainement ce jour là
parce qu’avant on ne sortait pas de la maison
on était
on n’était pas tenues, on n’était pas privées
on avait des amis, on allait les uns chez les autres, entre voisins, entre familles qui se connaissent
c’est à partir de ce carnaval que mes sœurs ont commencé à aller
à droite, à gauche
c’était les flonflons et le premier carnaval
la deuxième faisait du sport, l’aînée non
elle, elle ne remuait pas beaucoup, elle tricotait
qu’est-ce qu’elle tricotait
l’année du premier carnaval, ça a été le départ de la jeunesse
pour mes sœurs
c’est là qu’elles ont connu le monde
moi, j’étais toujours à râler pour râler, je râlais et j’étais la dernière
alors on disait la dernière
elle était gâtée mais je râlais
pour elles ça a été les indéfrisable, on disait ça à l’époque
vous n’avez pas connu ça, vous avez bien de la veine
il fallait souffrir
je ne sais pas comment elles se faisaient friser, mais moi, je n’y avais
pas droit
j’étais remplie de complexes
j’avais les cheveux raides jusqu’aux oreilles
et je n’ai pas eu mes indéfrisables, moi
j’avais une dizaine d’années,
je suis de trente trois, là on était en quarante six
j’avais treize, quatorze ans et mes sœurs elles devaient en avoir
peut-être dix sept ou dix huit
Pilar dix sept ou dix huit
Carmen, deux ou trois de plus
moi, je ne les intéressais pas
11.
les six familles, les cinq familles espagnoles
et la famille Campo
la cour intérieure et deux étages de chaque côté
tout le monde s’entendait bien
12.
tout allait bien jusqu’à ce jour
il y avait un robinet dans la cour, un robinet d’eau courante vous voyez
il n’y avait pas d’eau dans les étages
le premier, c’est ma mère qui l’a fait mettre
l’arrivée d’eau
alors ils ont fait ça entre eux, je ne sais pas comment, il n’y avait rien
vous pensez bien que quand on a fait mettre l’eau, les autres
les voisins se sont branchés dessus
si bien qu’à la cour, quand quelqu’un prenait de l’eau nous
on n’en avait pas
ce sont les femmes qui ont fait ça entre elles, les voisines, tellement bien qu’il y avait toujours quelque chose comme ça
comme on disait, il y avait toujours
une boulette quelque part, ma mère se fâchait
les bonnes femmes, quand elles s’engueulent, bonjour
on avait mis l’eau courante pour tout le monde
mon père n’avait trouvé rien de mieux à faire que d’un mur à l’autre
ils avaient mis des fils de fer et on étendait
on pouvait étendre les draps en entier
seulement quand on étendait un drap, on faisait de l’ombre à ceux
du dernier étage
comme dans les vieux quartiers, où ça chante comme ça gueule
je me souviens qu’à un moment donné, je ne sais pas comment j’avais fait mon compte, il y avait encore des restrictions
ma mère avait fait du savon
elle avait acheté du suif
puis elle avait fait du savon, elle avait coupé encore et encore
les miettes qu’elle avait coupées
tout ça dans une bouteille remplie d’eau et ça faisait du savon liquide
elle ramassait tout, tout, tout
moi, un jour, j’avais soif, je vois ça, je m’en mets un verre peut-être
un demi-verre
ma mère s’en aperçoit et dit tu as pris ça
les bras au ciel
voilà que j’avais bu l’eau savonneuse
panique, tous les voisins étaient au courant
chacun a apporté sa ration de lait
on était encore rationnés et j’ai bu le lait de tous les voisins
il n’y avait pas encore les pressings, on lavait les draps dans des bassins dans la cour, et chacun avait son bassin et le robinet de la cour
pour tout le monde
ensuite il fallait monter le linge lavé et on l’étendait sur des fils de fer que ces messieurs les bonshommes avaient installé
c’est ainsi qu’on vivait
on va dire le bas peuple
pas le bas peuple qui marche pieds nus
mais ça ne roulait pas sur l’or
ma mère était relativement gâtée par les gens où elle travaillait
aimables
et qui lui donnaient les robes de demoiselle et de quoi manger
on respirait
j’avais mes grands parents maternels
j’adorais ma grand mère et mon grand père
il s’appelait Firmin et elle, Juana
Jeanne ça c’était ma grand-mère
ils nous emmenaient au square autour de la tour Saint-Michel
c’était des gens tout simples : la soupe aux choux et moi qui ne veux pas de soupe aux choux
comme tout le monde
non, je n’en veux pas
il n’y a plus rien là
il n’y a plus les bombardements
On allait se coucher
pas comme pendant la guerre quand on ne se déshabillait pas complètement
un jour, mon père avait mis son pantalon comme ça, au pied du lit
et quand l’alerte a sonné, il a retourné les couvertures sur son pantalon
il était affolé parce qu’il n’avait pas son pantalon
je me rappelle de ça
je le revois
oui, c’était les petites choses
et les chansons, ça commençait
les chanteurs dans les rues
il y avait beaucoup de gens qui s’agglutinaient autour d’un chanteur
lui il vendait sa musique, ses trucs, ses idées à la mode
il y avait aussi un cordonnier dans la rue
on lui donnait des chaussures pour les faire réparer
au moment de la sortie de la guerre quand on commençait à respirer
on n’avait plus de tickets de pain mais c’était le bonheur
elle avait des chaussures et les semelles étaient pleines de petits clous
quelquefois, s’il y en a de ci, de là, tout lâchait et ça faisait un trou
un grand trou
ces semelles, c’était pour mes sœurs
moi, je n’ai pas porté ça, j’étais toujours malade quand j’étais petite
je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas
j’avais des galoches et ça m’embêtait
j’aurais bien voulu des pieds nus comme mes sœurs
mais j’avais des galoches alors quelquefois je devenais méchante
j’avais remarqué que si je faisais bien attention, je pouvais envoyer
un coup de pied
entre la cheville et le genou
là, elles sautaient
il ne fallait pas que je pleure ou j’étais méchante comme une teigne
après c’est passé tout ça parce qu’on ne me frisait pas
moi j’avais les cheveux raides
ce sont des détails tout ça
des trucs de tout le monde
13.
c’est dommage, j’aurais beaucoup aimé parler de mon petit Raphaël
il me disait ma petite rose embaumée
Raphaël, c’était un neveu de mon petit parrain
on était pendant la guerre, on gardait les oies
il était plus dégourdi que moi
on les mettait dans le maïs ou dans la luzerne
il était dégourdi comme tout et
il était plus jeune que moi, mais il était dégourdi et il est retourné vivre
à Bordeaux
il habitait à Pauillac
on s’écrivait comme les enfants, vous savez
sa famille était ailleurs
on n’avait plus de trucs
voilà, c’était Raphaël
ma petite Rose embaumée
après, il n’y a pas un idiot qui a pensé à me dire ça
voilà, c’était ça
on cherchait des écrevisses
on n’a jamais rien trouvé
en voyant les pièges, on a pensé à attraper les oiseaux pour les garder en cage et les faire chanter
on n’a jamais attrapé un oiseau
on voulait aider
on soulevait des pierres
on cherchait des écrevisses, des crabes
on n’a jamais trouvé une écrevisse, on n’a jamais trouvé un crabe
et on nous avait dit de ne pas aller dans ce ruisseau
parce que
parce que ça pouvait être dangereux
alors, puisqu’il ne fallait pas y aller, on enlevait les shorts et on y allait
en culotte
mais après il fallait sécher
la culotte aussi c’est pareil, on ne pouvait pas rentrer de suite
et ça, c’était Raphaël
je me souviens de Raphaël, je ne sais pas ce qu’il est devenu
voilà, c’est tout simple
14.
il fallait faire attention parce qu’il pouvait tomber des morceaux
de carreaux
ça c’était la maison du danger
on n’en est pas mort, je me souviens de la verrière
je ne comprends pas les voisins, comment ils ont pu laisser faire ça
on jouait au ballon et là il y avait cette famille
il y avait plusieurs enfants et la maman, la pauvre
j’en voulais beaucoup aux voisines parce qu’ils avaient installé
une balançoire
vous voyez la porte d’entrée : il y avait une balançoire
un coup dedans, un coup dehors, un coup dedans
vous voyez la pauvre femme avec tous les enfants
je ne sais pas comment on a pu laisser faire ça
je crois qu’on l’a achevé
cinq ou six enfants qui jouent dans la cour avec un ballon
avec la balançoire qui était à la porte et qui va devant et derrière
je ne sais pas comment les mères de famille ont laissé faire ça
la pauvre femme
on jouait avec un ballon depuis le premier étage jusqu’à jusqu’à la cour
on s’envoyait les ballons et quand il y avait du linge étendu
qu’est-ce que ça en prenait de la saleté
alors il y avait des gueulantes
toutes les mères de famille ensemble
je suis obligé de dire gueuler, parce que crier, c’est pas assez
15.
mes parents, ils comprenaient parfaitement le français
j’avais ma vingtaine d’années, je travaillais déjà
je vous ai dejà dit comment parlait mon père
mes sœurs avaient fait bâtir leur maison
et mon père travaillait le jardin de ses filles
quelquefois c’est moi qui l’amenait avec ma voiture
il fallait le comprendre même s’il parlait pas mal finalement
mes sœurs se sont mariées avec de bons français, et je peux
vous dire que mon père aimait beaucoup ses gendres et
que ses gendres le lui rendaient bien
alors ce n’était pas une entrave, vous savez, même comme il parlait
ma mère aussi
les deux avaient un très fort accent espagnol, mais ma mère
parlait beaucoup mieux parce qu’elle avait travaillé des années
dans cette maison bourgeoise dont le mari était juge
au tribunal de commerce
ce n’était pas une petite affaire
et ma mère parlait mieux, parlait mieux
avec ce fort accent espagnol
ça restait toujours
elle était belle
ma mère
elle avait de jolis yeux bleus
alors on attendait de voir qui aurait les yeux bleus
mais non, ils étaient tous marrons