INSULA
Travail sur la mémoire familiale, archives, peintures, photographies, vidéos, textes.
France, Espagne, 2019 - en cours.
Lauréat du Prix Mentor 2023.
ABSTRACT
Avec Insula, Elie Monferier explore les traces laissées par son père, peintre mystique et marginal, figure autodestructrice dont le destin a été traversé par la folie, la violence créatrice et l'héritage traumatique de la guerre civile espagnole. À travers un corpus photographique augmenté d’images d’archive, de peintures, de vidéos, performance et travaux d’écriture, Elie Monferier construit un récit fragmenté et hybride où dialoguent l’intime et l’Histoire, pour sonder les espaces qui se déploient aujourd'hui aux carrefours du documentaire, de l'autofiction, de l'enquête et de l'expérimentation. Avec Insula, il souhaite penser l'image en regard de la question de la psychose, et repenser ainsi la fiabilité des récits qui façonnent notre perception du réel, nos mémoires et nos croyances.
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TEXTE 1. Eloge funèbre prononcé lors des obsèques de Michel Beal Martorell.
1. Michel réchauffe un plat de lentilles, la poêle dans le micro-onde, ça te crépite des étincelles, le ventre gronde, ni dormir ni manger, tenir ainsi, griffonner, raturer des visages, à coups de coude, noircir les pages blanches, peindre des attaques au couteau, des croupes, des crinières, froisser des gueules, briser des pinceaux, se battre dans le brouillard et rentrer au petit matin, chaque jour, écrire, donner le change, s’enfoncer dans le noir du bic, dans la rature sans cesse superposée, Michel trinque des balafres d’un seul brouillon, ébauche des bris de colère, ça t’éclate des cris sur du vélin, ça te griffe du noir liquide sur des châssis, ça te brûle tout ça en un instant d’exaltation, ni dormir ni manger, tenir ainsi, cramer des sans filtres jusqu’aux doigts et se purifier la plaie à l’alcool, les 15 premiers jours du mois,
2. et dans d’autres moments, Michel charmant, très calme, accueillant à son domicile pêle-mêle derniers et nantis, ouvriers ou docteurs, leur sert le pain quotidien, café soluble, lentilles, vodka, tout ce petit monde très respectueux devant l’artiste crucifié à ses bics, fasciné par sa violence expiatoire, interdit devant la toile offerte, déchirée le jour même, les lambeaux d’acrylique chiffonnés dans un coin de la pièce, le visage radieux de M. après avoir détruit toute attente, toute promesse, la figure encapuchonnée de lin, émaciée, cistercienne,
3. Michel isolé et délirant de solitude, s’inventant des ombres dans le dos, sa maison comme un moulin où l’on va et vient, des présences hostiles, des voleurs de rien, des cambrioleurs de tournevis, Michel qui s’emporte et tempête dans des contorsions cyclothymiques, sa voix comme un gouffre, ça te sidère l’échine, tu trembles de vertige, Michel qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours, qui te fusille, pieds nus sautillant entre les ordures, les meubles cassés, jetés au sol, les papiers administratifs, les livres éventrés, Michel seul fait le vide, au sens littéral, il vide son appartement dans la rue, les voisins s’inquiètent, l’assistance sociale, les infirmiers psy, la police, tentative de dialogue impraticable, sa marginalité déboussole toute conciliation,
4. Michel et lui-même, son miroir qu’il te tend pour t’y reluquer l’égo, ce double où tu découvres les rictus de ton propre jugement, élargi, hideusement toi-même, ce miroir auquel il se parle pour confirmer le moindre choix, la baston de la veille, l’isolement à marche forcée, les crampes dans le dos, la vilenie des uns et des autres, la convoitise des crocheteurs qui se pressent devant sa porte, Michel gueulant sur tout et lucide, face à lui-même, face à la colère qui gronde dans son ventre vide, la plaie qu’il dilue dans l’essence de térébenthine,
5. Michel en prière brûlant tous les péchés du monde, se les tatouant sur la langue, parlant le renégat et l’atavisme aux abîmés, aux peux de foi qui se pressent dans les troquets, achevant dans l’alcool quelque sermon solipsiste ou lui-même et ton égo s’unissent, Michel docte et cabotin, tu le prendrais pour un flic à sa dégaine, sa manière de te dévisager la situation, tu sues dans ton froc, tu tentes une blagues et c’est un coup dans les côtes pour simple réponse, s’agirait de ne pas monter le ton, de filer doux, d’éviter le coude qui te tonne dans le torse, Michel qui voit rouge au moindre type qui bombe le poitrail,
6. ce ne sont pas les tentatives qui manquent, les sauts dans le vide, les mises en danger, l’attente de la mort qu’il t’annonce tout à trac, très amaigri, cheveux et sourcils rasés, un crâne asséché et blanchi avec l’oeil illuminé pour seul boussole planté au milieu du front, un fantôme qui te parle de se foutre en l’air, de s’éclater la caboche, de rejoindre allègre la musique céleste, ça te scintille des éclairs dans chaque mot, tu te doutes bien qu’il n’a ni mangé ni dormi, des jours ainsi à tenir, radieux,
7. Michel tient son journal, tu ne sais combien de tomes, tous les jours, des lignes atomiques, des mots de passes, des esquisses, des situations vécues et croquées, de l’attente irrésolue, c’est illisible et beau en même temps, c’est cabalistique, et tout ça que tu retrouves en miettes, haché avec méthode, jonchant le sol, les amis tentent de sauver ce qu’ils peuvent, archivent et entreposent à domicile monceaux de toiles, carnets, mots bafoués à la hâte sur du carton, débris de gouache et manuscrits, le tout justifiant l’incendie, Michel, son ventre crépitant qu’il mouille de mauvaise vodka,
8. Michel a foutu les lentilles au micro-onde, ça pue le métal dans tout l’appart, ça t’accroche la narine et il te parle de la fin des temps, de la faim dans le monde, du salut par l’ascèse, et il te sert ça à grandes louchées dans une assiette sale et tu bouffes par politesse tout ce qu’il te dit, parce que tu sais bien que ça crépite, que ça scintille, à cet instant tu n’es qu’un miroir et Michel te colle à la peau, et c’est ton double, et tu ne dis plus rien,