top of page

LEBENSBORN

Elie Monferier _ Champ de Bataille 2.jpg

 

TEXTE 1. Journal de bord. 

 

26 janvier 2025, 16h38. Domaine de Wégimont, Belgique. Parc immense. Ciel sans lumière. Sol délavé par des pluies baptismales versées à torrents depuis plusieurs jours. Je m’enfonce jusqu’aux chevilles. Ça colle aux semelles. Le château en lui-même : fondations enfouies dans la vase, tourbe noire, flotte stagnante, fange débordant de silences et pleines de générations crachées sur la terre. Ça suinte de partout. Ça croupit dans les douves. Tout ici se rejoint en un fond de cuve qui a macéré trop longtemps, jus de végétaux pourris et d’injures. Une terre qui recrache ce qu’elle a avalé. Ça sent la viande tournée et les langes sales. Ça exhale l’excrément. Gamins poussés dans le monde et la douleur, cris qui s’accrochent aux pierres grises et nues, corps des nourrissons enfantés par légions, sacrifiés. 

 

[...]

Au loin, on entend des chiens aboyer dans l’air humide. Une meute peut-être. Je pense aux mesures de surveillance mises en place pour protéger les lieux de pouvoir. J’imagine les gardes en armes, les dobermans enchaînés aux avant-postes, tandis que des femmes hurlent en couches, et que les pleurs des nouveau-nés se mêlent à l’odeur du sang et aux jappements des chiens dans la nuit.

Elie Monferier, Lebensborn, 2025, 6.jpg

 

 

TEXTE 2. Mémoire, hantise, fiction. 

 

Le programme de naissance « Lebensborn » a été mis en place en 1936 par Himmler dans le cadre de la politique eugéniste du régime nazi. Ce qui m’intéresse ici est de questionner la manière dont un événement fait mémoire, comment cette mémoire se reconfigure au fil du temps en agrégeant a posteriori des imaginaires, et comment, enfin, elle bascule du côté du fantasmatique.​ La mémoire ne dit jamais exactement ce qui a eu lieu. S’il y a du jeu dans toute mémoire (1), rien n’est totalement, clairement, net, univoque, énoncé. Un fait mémoriel est constitué de strates qui édictent les conditions mêmes de son interprétation. La mémoire est le réceptacle de récits multiples et de regards croisés. Tout ça se mêle, s’agglomère, se reconstitue. C’est cet assemblage de points de vue qui fait basculer la mémoire du côté de la fiction. Et c’est ce glissement qui m’intéresse ici.

​​

C’est dans cet entrelacement de strates, historiques, politiques, sensibles, inconscientes, visuelles, que se noue l’enjeu de ce chapitre. En convoquant différents statuts d’images, je veux aller au-delà du document historique ou de la simple illustration du passé, pour explorer un lieu propre à l’image photographique, entrer dans un univers visuel fait seulement de surfaces de projection et de supports de hantises. 

​​​​

(1) Dans le double sens de règles à transgresser et d’écart, de flottement, ou encore de variance. Il y a ce qu’on ne dit pas, ce qu’on tait, sciemment ou inconsciemment, et qui ne bascule jamais tout à fait du côté du néant. Il y a les souvenirs que l’on croit immuables mais qui se parent de teintes nouvelles et se transforment interminablement au contact des expériences, vécues, rêvées ou supposées, que l’on accumule tout au long de nos existences. Il y a enfin tous les éléments nés spontanément du mariage des deux énoncés précédents, fragments issus de l’union du silence et du continu, du non-dit et de l’altérité, et qui servent de portes, de points de passage, entre l’oubli, le désir et le réel. 

 

1. L'archive

 

Première strate visuelle. Des cartes postales anciennes de différents lieux qui ont abrité des Lebensborn. Ces images, acquises sur la plate-forme marchande eBay, ne datent pas de la période concernée. Elles sont antérieures ou postérieures au programme nazi. Pourtant, par leur matérialité, leurs éraflures, leurs textures, les mots déposés par une main tremblante ou hâtive qu’elles conservent à leurs verso, elles portent en elles une charge affective qui les connecte malgré elles à des formes de représentations collectives : ces sanatoriums, ces manoirs dix-neuvième, ces châteaux nichés dans des montagnes embrumées ou des forêts profondes participent d’une mythologie visuelle bien ancrée, celle du sublime wagnérien. Une archive est toujours interprétée, investie, réactivée par celui qui la reçoit, la manipule ou la considère. Ce que nous percevons de ces images est ainsi déjà traversé, creusé, construit par un imaginaire : elles sont hantées par le savoir que nous avons du passé tout comme elles sont nourries par un ensemble de représentations culturelles relayées par les arts, la littérature ou le cinéma. Ce sont des écrans de projection, des supports où s’engendrent spontanément, dans le temps même de leur réception, nos imaginaires. 

2. La chevelure

 

Seconde strate visuelle. Plusieurs jeunes femmes blondes, photographiées de dos, face à un mur. Elles ne nous regardent pas. Nous ne savons rien d’elles, sinon ce que leurs cheveux laissent deviner. L’approche est sérielle, typologique ; renvoie aux classifications pseudo-scientifiques du XIXe siècle ; souligne l’absurdité de tout critère de sélection imposé par une idéologie raciale.

3. Le paysage

 

Troisième strate visuelle. Le château de Wégimont et le village voisin de Soumagne. Un Lebensborn de 1940 à 1944. Une cinquantaine d’enfant nés ici. Devenu un centre de vacances. Le lieu n’a rien de criminel. La mémoire s’y est dissoute. Le château est propre, soigneusement entretenu, si ce n’est la boue dans laquelle je m’enfonce, liée aux pluies de janvier. C’est un lieu maintenant sans histoire. Photographie au flash, angle volontairement froid pour accentuer les contrastes, la lumière  crue du crime commis. Photographier ce qu’il en reste, ce qui n’est plus, mais qui demeure habité par ce que nous savons, ou croyons savoir. Opérer ainsi des fissures dans la surface du visible, ouvrir des espaces pour l’incertitude. 

bottom of page