DIES IRAE

TEXTE 1. Récit.
On entend dans toute la ville les tambours qui appellent les vainqueurs, la foule grossit devant l’estrade jusque sur les trottoirs, parfois on peut acheter des crêpes de blé noir au fromage en attendant, c’est jour de fête, les rires montent dans les gorges, c’est joyeux, c’est l’Histoire qui s’écrit, ce sont des rires qui vous déforment le visage comme dans un tableau de Bruegel l’Ancien, les enfants et les femmes agitent des drapeaux, les hommes ont des airs de déments, parfois il y a un fonctionnaire présent pour coordonner la cérémonie, il y a toujours un photographe puisque la punition et les punies doivent être vues, corps humiliés des putes à boches exhibés au regard de tous, même les enfants le scandent en jouant dans les ruines et en se jetant des pierres, putes à boches


TEXTE 2. Quatrième de couverture / abstract.
À la Libération, dans une euphorie collective de justice, vingt à quarante mille femmes accusées de «collaboration horizontale» furent tondues en public. Ce rituel d’humiliation, souvent arbitraire, servit moins à punir qu’à reconstruire un ordre moral & patriarcal déstabilisé par la guerre.
TEXTE 3. Posture.
Je suis confronté à une zone d’ombre qui m’amène dans les marges longtemps reléguées du récit national et de la Libération. Le sort de ces femmes tondues met à jour les mécanismes à l’œuvre dans la construction de toute mémoire collective et la manière dont un récit national se construit, entre ce qu’il choisit de dire et ce qu’il ne choisit pas d’oublier. Comment les valeurs morales et politiques façonnent-elles les récits historiques ? Plus important encore, quelles résonances ces processus ont-ils aujourd’hui, dans une Europe confrontée à la montée des idéologies ultra-nationalistes ? En commençant avec cet événement, je me donne un cap et esquisse une première manière d’avancer : il me faut sonder les angles morts de la mémoire européenne.
Ici, la frontière entre justice et vengeance est brutalement désarticulée. Une violence expiatoire s’exerce sur des corps vulnérables. J’y vois là un rite séculaire, un sacrifice humain, une manière de nourrir l’euphorie grégaire de ceux qui y assistent.
TEXTE 4. Méthode.
Les photographies reproduites ici ont été réalisées à partir de différentes sources audiovisuelles trouvées sur internet. J’ai considéré les imperfections techniques et la basse définition comme une composante essentielle du processus. L’objectif n’était pas de reproduire fidèlement ces images, mais de les réintégrer dans une hypothèse de création, de leur donner la possibilité d’être autre chose qu’un témoignage direct ou une preuve.
Les images obtenues ont donné lieu à une matière première composite et imparfaite, due en partie à la trame de mon écran et à la qualité aléatoire des vidéos trouvées. En augmentant le bruit numérique jusqu’à transformer la structure même des surfaces et des lignes qui composent la photographie, j’ai souhaité sonder un territoire propre à l’effacement et à la désintégration, questionner la négation imposée à ces femmes. Ces visages ne sont plus les témoins d’un instant précis, mais les figures sacrificielles qui hantent depuis les origines toute l’histoire de la condition humaine.
} à développer : le copié/collé comme acte créatif radical, seul geste possible pour rendre compte de notre manière de percevoir et de digérer l’information, où chaque fragment devient une brique malléable de sens dans un édifice sans fin, toujours en construction, toujours en équilibre, et dont l’architecture balance sans cesse entre vérité, virtualité et irréalité.
TEXTE 5. Première de couverture / protocole.
Même si j’ignore le plus souvent les raisons qui me font m’intéresser à un sujet, il y a un moment où il m’est nécessaire de commencer quelque chose. Faire un premier geste. Toucher la densité d’ombre, de violence ou de silence que je pressens devant moi. C’est ainsi que j’envisage CHAMP DE BATAILLE, avec l’idée d’en faire un objet éditorial qui s’écrit dans le temps même de sa recherche, comme un outil d’investigation et de mise en forme d’une réflexion en cours. Ici chaque chapitre sera considéré du côté de l’étape, du fragment, de la strate, et c’est l’ensemble qui se veut gage d’une manière de dialoguer avec les images, et avec elles de penser.