Au cours d'une nuit qui a duré une année, j’ai braqué l’appareil sur ma génération, la génération Y, à coups de flash et de cuites. J’y ai rencontré une énergie farouche et une jeunesse impétueuse, éprise d’ivresse et déterminée à jouir jusqu’à l’oubli. Nous avons parlé d’amour, de la chaleur d’une étreinte et du couple moderne si difficile à construire. Du désir à la désillusion, voici le portrait de jeunes adultes dérivant dans la nuit, à la recherche du bonheur d’un soir, se heurtant à l’inanité du sens que la société propose et consommant d’une même manière sentiments, alcools et corps.

" Je suis sorti la nuit. Je me suis fait inviter dans des appartements. J’ai écumé les bars. J’ai rencontré beaucoup d’inconnus, de tous milieux sociaux confondus. Nous avons parlé. J’ai fait des photos. Tous ont évoqué, que ce soit avec des mots, des rires ou des regards, un certain malaise éprouvé de manière générale quant à l’amour, au couple, au travail, à la réussite, à l’intégration dans la société de manière plus large ; un manque de sens dans leur vie, un sentiment de ne pas trouver leur place. Et j’ai vu dans les verres d’alcool qu’ils vidaient, dans l’euphorie de la nuit, les efforts qu’ils faisaient pour conjurer ou célébrer cette émotion ensemble et, ensemble, lui donner du sens.

 

La vie est faite de ruptures et de déséquilibres, d’énergie, de mouvement. C’est ainsi que les éléments disparates et désordonnés du réel agissent en nous. C’est une expérience physique, charnelle, incarnée qui procède par morcellement et prend racine dans la fugacité de l’instant. L’engagement physique lors de la prise de vue, en déclenchant le flash, en m’approchant souvent au plus près de ce que je photographie, me vient de la nécessité de me confronter à l’opacité du monde, de trébucher, d’effleurer le sens qui toujours se dérobe. Il s’agit de rendre compte de l’écart, du discordant, de la rupture, de l’énergie que l'altérité engendre. "