SANG NOIR

Passer la frontière. Tenir pour incertitudes ces fragments de réel qu'on arrache à la vie. Sonder les profondeurs millénaires de ce qui fut sans lumière. Dans la douleur et la confusion des chairs, aborder l'enchevêtrement furieux du vivant et des mots qu'on voudrait lui opposer pour le mettre au pas. Intensément vivre. Excéder le langage qui trahit toute chose. De là d'où personne ne revient revenir. Se frotter à la démesure, au vertige, à l'errance qui font de l'anodin et du dérisoire une menace. S'enfoncer dans la nuit. Faire rouler sur sa langue des mots comme des éclairs. Appeler l'inconnu. Laisser aux autres toute la place nécessaire pour mettre un peu d'ordre ici et là, dans ce fatras d'images, de sensations, d'attentes, d'illusions. Cerner le vide. Circonscrire l'absence. Poser pour inaccompli le moindre geste et ne se satisfaire que de l'inachevé, de l'insuffisant, de l'incomplet. Raconter une histoire qui ne finit pas. Ouvrir des brèches. Se défier de toute narration et des artifices avec lesquels on rend acceptable le monde. Embrasser le saccadé et l'impermanent. Réfuter toute logique discursive. Démentir et déjouer toute morale, toute croyance, toute justification qui voudraient contenir l'élan vital, le frisson organique porté à son expression la plus cruelle, la vie sauvage. Redevenir sauvage. S'enivrer de réel et d'ombre. S'éblouir d'infini. Ne rien laisser passer. Poursuivre l'autre jusqu'à se perdre et au plus profond des bois ne trouver que soi-même. Revenir sale, puant, amoché. S’exténuer et continuer. Payer le prix s'il le faut même si ce n'est qu'une illusion de plus, un commerce de soi à soi. Perdre le contrôle. S'autoriser de tout et sans concession. Se détourner des attentes que l'on s'impose pour mieux les empoigner. Faire des images. Avoir la conviction que seul ce geste importe. Dévier de route. S'éloigner de la voie droite. Toujours rejoindre l'orée du bois ou la nuit. Se tenir à l'affût. Arpenter la distance infime qui nous sépare du monde. Ne pas se limiter à un seul espace. Passer les barbelés et s'écorcher le regard, les mains. Ne pas céder aux réponses séduisantes et faciles. Subvertir l'attente. Estimer le lieu commun pour ce qu'il est, une servitude à briser, un comportement d'énonciation grégaire et avilissant. Être la bête sauvage qui rôde alentour. Jouer le jeu pour mieux approcher le troupeau. Bondir et mettre en déroute ses propres habitudes, ses propres règles. Être affamé. Engloutir avec la même ardeur l'évanescent, les cigarettes, le vin, les corps. Se remplir d'ombre. Se bâfrer d'absolu. Et continuer d'avancer ainsi, recherchant l'épuisement, la limite physique, parce que derrière se tient peut-être la vérité. 

Au Moyen-Age, le sang noir désigne le sang des cerfs et des sangliers en période de rut mais également le sang enflammé de celui qui les chasse, de celui qui s’enfonce au plus profond de la nature pour les affronter. S’il les tue c’est afin d’en manger ensuite le cœur, d’en posséder la force et la vigueur virile. L’homme renoue ainsi avec sa dimension animale. Démesure, déraison et désordre dictent alors son comportement. Il s’ensauvage afin de pouvoir rencontrer la bête réelle qu’il traque mais également pour libérer celle fantasmagorique qui est en lui.

In the Middle Ages, black blood used to refer to the blood of deer and wild boar during the rutting season, but also to the fiery blood of the hunter who ran into the wilderness to brave them. The hunter kills them in order to eat their heart afterwards, to take possession of their strength and their virile vigour. Man thus renews with his animal dimension. Disproportion, unreason and disorder then dictate his behavior. He becomes wild in order to be able to meet the real beast he is stalking but also to free the phantasmagoric beast that is in him. 

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Elie Monferier / Sang Noir